Fessée, Shakespeare et coming-out

1 Sep 2016 | 0 commentaires

Sex with Shakespeare est le premier livre (à ce jour non traduit en français) de Jillian Keenan. Cette journaliste américaine avait provoqué quelques remous en 2012 – à seulement vingt-cinq ans à l’époque – en publiant dans le New York Times un sulfureux article sur le fantasme de fessée et le courage qu’il faut pour l’accepter, l’avouer aux autres et l’assouvir. « Sortir du placard n’est pas la bonne expression », écrivait-elle. « Nous ne sommes pas dans des placards qu’on peut quitter d’un pas pendant que la porte se referme derrière. Sortir de la maison, c’est peut-être mieux. Ou sortir du labyrinthe ».

Elle avait récidivé deux ans plus tard, dans Slate cette fois, en suggérant que le désir de fessée chez l’adulte, bien plus qu’un simple fantasme, constituait à lui seul une orientation sexuelle, au même titre que l’homosexualité ou l’hétérosexualité.

Assumer et assouvir en privé son fantasme de fessée n’est déjà pas évident. L’exposer et le défendre publiquement, dans les colonnes des plus grands médias américains, réclame un courage presque suicidaire. Inutile de vous dire que, depuis son singulier coming-out de 2012, je m’intéresse de très près à ce que pense et écrit Mme Keenan. Et que lorsqu’en avril dernier j’ai appris qu’elle venait de publier un livre, je l’ai aussitôt commandé et dévoré avec un appétit d’ogre.

Et quel choc !

J’aime la fessée depuis aussi longtemps que je puisse me souvenir. J’ai assumé très tôt mon fantasme, je le pratique sans complexes depuis plus de vingt-cinq ans et je pensais avoir tout vu, tout lu, tout entendu sur la fessée. Et voilà que Sex with Shakespeare, œuvre d’une jeune femme qui devait être en train d’apprendre à lire le jour où j’ai donné ma première fessée érotique, me remue la chair, les os et le sang comme aucune autre lecture sur le sujet ne l’avait fait auparavant, et me fait réfléchir à des aspects de mon fantasme et de mon psyché sur lesquels je n’avais encore jamais réfléchi.

 

Qu’est-ce que Sex with Shakespeare ? Un récit autobiographique profond, original, drôle, dans lequel Jillian Keenan – une spécialiste de William Shakespeare formée à l’université de Stanford et devenue par la suite grande reporter indépendante – explique comment le dramaturge anglais et ses personnages l’ont aidée à connaître, à accepter et à vivre son identité sexuelle si particulière.

Le lien entre Shakespeare et fessée peut sembler tiré par les cheveux pour qui – comme moi – est peu familier avec l’auteur-phare de la culture anglaise. Jillian Keenan raconte que l’immense éventail de la nature humaine que constituent les personnages de William Shakespeare – à commencer par Héléna qui, dans Le Songe d’une nuit d’été, supplie Démétrius de la battre – lui a permis d’appréhender et d’accepter sa propre complexité. « Pendant si longtemps, je me suis crue bizarre. Je pensais que ma sexualité faisait de moi une personne malade, meurtrie, ou dérangée », explique l’auteure dans cette vidéo. « Mais quand je me suis vue moi-même reflétée dans le vaste spectre de la nature humaine conçu par Shakespeare, cela m’a amenée pour la première fois à penser que je n’étais peut-être pas aussi bizarre que je le craignais. S’il y avait de la place pour moi dans le monde shakespearien, alors il devait y avoir de la place pour moi dans mon propre monde aussi ».

 

Fessée et orientation sexuelle

 

Mais pas la peine de connaître Shakespeare pour apprécier Jillian Keenan et sa façon incroyablement percutante d’analyser son identité sexuelle. Un extrait ? « La fessée n’est pas une partie de ma vie sexuelle ; la fessée est ma vie sexuelle (pour être honnête, je pourrais presque enlever le mot sexuelle de cette phrase). Mon fantasme est mon orientation sexuelle, ou peut-être mon orientation tout court. Ce n’est pas quelque chose que j’ai choisi, ce n’est ni une phase expérimentale, ni une « préférence », ni une tendance que j’ai adoptée. C’est le cœur de ma sexualité, le centre inné, non-choisi et éternel de mon identité ».

Et un peu plus loin : « Si j’avais le choix entre renoncer au sexe – toutes les formes de sexe – et renoncer à la fessée, je me délesterais du sexe comme un passeur de drogue se déleste de son chargement compromettant dans les toilettes d’un aéroport. Mon fantasme n’est pas quelque chose que je fais. C’est quelque chose que je suis ».

Avant d’en arriver à ce constat, Jillian Keenan a beaucoup voyagé. Sex with Shakespeare démarre dans un cybercafé de Mascate où la narratrice, qui à vingt ans s’est retirée dans le sultanat d’Oman dans le vain espoir d’anéantir ses pulsions, ne résiste pas à la tentation de taper le mot spanking dans un moteur de recherche mais n’obtient en retour qu’un message des autorités omanaises l’informant que la pornographie est interdite dans le pays. Le livre nous emmène ensuite de l’Arizona, où Jillian Keenan est élevée par une mère cyclothymique et parfois violente, à l’Andalousie où la jeune fille de dix-sept ans reçoit sa première fessée érotique de la main de John, un homme beaucoup plus âgé et à la personnalité trouble (« Cette nuit-là, pour la première fois de ma vie, j’ai quitté ma tête et je suis tombée dans mon corps »).

La narratrice fait aussi escale à Singapour où, dans un bar homosexuel clandestin, elle découvre la misère de ceux qui ne peuvent vivre ouvertement leur sexualité et les risques parfois insensés qu’ils prennent dans l’espoir d’y parvenir. Cet épisode crucial du livre, et le parallèle que dresse Jillian Keenan avec une amie d’enfance tellement obsédée par son désir de fessée qu’elle finit par tomber dans les griffes d’un prédateur sexuel rencontré sur internet, jette les bases de son propre coming-out.
« La sexualité n’apparaît pas à l’âge de dix-huit ans », écrit Jillian Keenan. « Comme tout le monde, les enfants qui ont le fantasme de fessée grandissent en se posant des questions sur leur sexualité naissante. La différence, c’est que contrairement aux gens qui grandissent avec des orientations sexuelles conventionnelles, nous ne pouvons pas nous tourner vers la pop culture pour trouver des réponses. Il existe peu de livres, d’émissions télévisées ou de films qui montrent des gens comme nous, ou le type de relation que je rêvais de vivre, sous un jour sain ou positif. La crainte et la honte que nous éprouvons ne sont pas dues à des messages négatifs ; elles sont dues à l’absence de messages positifs. (…) Nous prenons des risques, parce que l’isolement et le néant que nous subissons si nous n’en prenons pas est bien pire encore ».

Le récit s’achève à New York où l’auteure, devenue reporter au long cours, accepte totalement son fantasme. Elle le dévoile par écrit à David, jeune médecin pas du tout tenté par la fessée qui, au prix d’un patient apprentissage, parviendra à la satisfaire et y gagnera le privilège de devenir l’homme de sa vie. Au milieu de tout ça, des fessées bien sûr (« En dehors de Shakespeare, mon fantasme était la seule chose capable de me libérer des confins de mon esprit névrotique, complexé et instable et de me rendre à mon corps »). Et un vigoureux plaidoyer contre les châtiments corporels infligés aux enfants, que Jillian Keenan – souvent fessée dans son enfance par une mère colérique et instable – assimile à des agressions sexuelles.

 

Troisième espace

 

Mais Sex with Shakespeare, c’est surtout la difficile quête d’un équilibre entre fantasme, identité et amour dans un monde où les amateurs de fessée ont souvent l’impression de ne pas faire partie de la même espèce que les autres humains. « Nous ne sommes pas asexuels », écrit Jillian Keenan. « Mais nous ne sommes pas sexuels non plus au sens normal du terme : nous nous situons dans un troisième espace, non-défini. Mon fantasme ôte toute importance au genre. Il ôte toute importance à l’attirance physique conventionnelle. Il ôte même toute importance au sexe ».

Le fétichiste de la fessée que je suis n’est plus le même après avoir refermé Sex with Shakespeare. Rarement, en lisant un livre, je me suis senti en telle communion avec un auteur. Des choses que je savais déjà plus ou moins consciemment, mais que je n’avais encore jamais réussi à exprimer, sont soudain apparues sous forme de mots d’une remarquable acuité (la plupart des citations qui agrémentent cet article en font partie). Des hypothèses auxquelles je n’avais jamais pensé – comme celle selon laquelle le fantasme de fessée serait une orientation sexuelle à part entière – m’ont ouvert des portes que je ne suis pas prêt de refermer.

Et que dire du courage de cette jeune et grande dame, qui expose son fantasme de fessée au grand jour, sous son véritable nom, et qui n’en retire que de la fierté ? Eh bien que cela me fait sérieusement réfléchir. Et que le jour où nous pourrons assumer ouvertement notre identité sans être traités de tarés (ou tout du moins, où parler de fessée sera aussi bien accepté socialement que de regarder un film porno clitoridien avec ses potes après le match de foot) n’est peut-être finalement pas si lointain.